Tu utilises sans doute des filtres chaque jour sur ton smartphone sans y prêter attention. Pourtant, la retouche numérique revient de très loin. À la fin des années 1980, le traitement d’image sur ordinateur personnel relève encore de la pure science-fiction.
Tout commence en 1987 à l’Université du Michigan. Thomas Knoll, un doctorant de 27 ans passionné d’informatique, travaille activement sur sa thèse dédiée à la vision par ordinateur. Il cherche à apprendre aux machines à identifier les contours des images.
Son quotidien de chercheur se heurte vite à un obstacle matériel très frustrant. Son Macintosh Plus ne gère pas la couleur et n’affiche qu’un pixel noir ou un pixel blanc. Impossible d’analyser convenablement des visuels scientifiques sur une telle dalle monochrome.
Un simple bricolage pour tromper l’affichage du Mac
Pour contourner ce blocage, Thomas décide d’écrire un petit bout de code pendant son temps libre. Il baptise son programme maison Display. Son idée consiste à répartir savamment les pixels noirs et blancs pour créer l’illusion d’optique de niveaux de gris.
Cette méthode, proche du tramage ou dithering, donne immédiatement satisfaction sur l’écran du Mac. Le jeune chercheur prend goût à l’exercice. Il commence à coder de nouveaux modules pour régler le contraste, ajouter du flou et tester des corrections de teintes.
Ces différents outils restent d’abord dispersés sous la forme de petits scripts isolés. Rien ne prédestine alors cet utilitaire de laboratoire à sortir de sa chambre universitaire.
Le déclic hollywoodien d’Industrial Light and Magic
La trajectoire du projet bascule lors d’une visite familiale. Thomas montre ses essais à son frère, John Knoll. Ce dernier ne travaille pas dans les labos universitaires, mais chez Industrial Light and Magic, la mythique société d’effets spéciaux fondée par George Lucas.
John Knoll expérimente déjà les premiers scanners du studio sur des films comme The Abyss. Il comprend instantanément la portée historique des routines programmées par son frangin. Le passage de la pellicule aux données informatiques ouvre un univers sans limites pour le grand écran.
Si nous parvenons à convertir la pellicule en données chiffrées et inversement, nous pouvons faire absolument tout ce qui nous chante. C’est l’avenir des effets spéciaux au cinéma.
Sur les plateaux de tournage, manipuler dix micro-programmes différents devient pourtant un cauchemar ergonomique. John pose alors un ultimatum très pratique à Thomas. Il lui demande d’assembler tous ces modules épars au sein d’une seule interface fluide et intuitive.
De Display à Photoshop : la machine s’emballe
Les deux frères s’associent pour bâtir un véritable couteau suisse numérique. Pour étalonner l’outil, John achète l’un des tout premiers Macintosh II équipés d’un écran couleur. Il utilise une photo souvenir de sa compagne sur une plage de Bora Bora pour effectuer ses tests de retouche.
Ce cliché, surnommé Jennifer in Paradise, devient la démo officielle du logiciel pour prouver la puissance de l’outil. Thomas Knoll ajoute au même moment le fameux menu des niveaux pour harmoniser le gamma entre des moniteurs capricieux.
Le projet prend successivement le nom d’ImagePro, puis de Photoshop en 1988. L’application compte déjà environ 128 000 lignes de code Pascal réparties dans près de 180 fichiers techniques.
Le pari gagnant d’Adobe face aux géants frileux
Convaincus de détenir une arme redoutable, les deux frères démarchent la Silicon Valley. L’accueil des entreprises de l’époque s’avère pourtant glacial. Plusieurs acteurs majeurs refusent d’examiner le programme, prétextant des projets internes ou un manque de débouchés commerciaux.
Seul le constructeur Barneyscan accepte un premier galop d’essai en intégrant environ 200 copies du logiciel avec ses scanners de bureau. L’opération reste discrète, mais elle attire l’attention des dirigeants d’Adobe.
L’éditeur californien flaire immédiatement le complément idéal à son logiciel vectoriel Illustrator. Adobe achète une licence de distribution exclusive pour lancer officiellement Photoshop 1.0 le 19 février 1990 sur le système Apple.
- Le logiciel ne pèse alors que 2 Mo sur une simple disquette.
- Le tarif initial avoisine les 895 dollars lors de la sortie commerciale.
- La cible vise avant tout les agences de publicité et les professionnels de l’édition.
À cette époque, faire imprimer un tirage numérique professionnel coûte une petite fortune. L’essor fulgurant d’Internet au milieu des années 1990 va changer totalement la donne. Les créateurs du web ont besoin d’images légères et optimisées pour leurs pages en ligne.
L’arrivée massive des appareils photo numériques et des imprimantes grand public finit d’asseoir l’hégémonie du programme dans le monde entier. Une banale bidouille sur un écran monochrome a ainsi redéfini tous les standards de notre culture visuelle contemporaine.







