La branche kabyle : le secret le mieux gardé de Villeurbanne
Si le leader nationaliste met très volontiers en avant ses ancêtres venus d’Italie, une autre partie de son histoire familiale est longtemps restée sous silence. Les enquêtes concordantes des journaux Le Monde et Jeune Afrique ont mis en lumière une branche maghrébine directe. L’arrière-grand-père maternel de l’homme politique, Mohand Seghir Mada, était en effet un travailleur immigré algérien originaire de Kabylie.
Fuyant la misère de sa région natale, Mohand Seghir Mada débarque en France au tout début des années 1930. Il s’établit dans la banlieue de Lyon, plus précisément à Villeurbanne, à une époque où l’industrie textile et le secteur de la construction tournent à plein régime grâce à la main-d’œuvre étrangère. Les registres d’état civil révèlent son parcours de vie dans le Rhône :
- Un parcours ouvrier : Les fiches généalogiques officielles le recensent d’abord comme teinturier à Villeurbanne, puis comme manœuvre dans le bâtiment.
- Une rupture totale : Contrairement à son frère Bachir, Mohand choisit de s’ancrer définitivement en France et rompt les liens avec sa famille restée en Algérie.
- Une union républicaine : En 1937, il épouse en mairie de Villeurbanne une Française, Denise Annette Jaeck. De cette union naîtront quatre enfants, dont Réjane Mada, la grand-mère paternelle de Jordan.
Ce parcours classique d’intégration par le travail est devenu un sujet particulièrement sensible, voire tabou, au sein de l’appareil du Rassemblement National, le candidat n’évoquant jamais publiquement cet héritage algérien dans ses meetings ou ses interviews.
Guérrino Bardella : l’exil italien et le coup de foudre pour le Maroc
Du côté paternel, les racines de l’eurodéputé plongent profondément dans l’Italie du XXe siècle. Son grand-père, Guérrino Italo Bardella, naît en avril 1944 à Alvito, un petit bourg de la région du Latium. Au début des années 1960, la famille quitte la péninsule italienne pour s’installer en Seine-Saint-Denis, travaillant d’abord comme maçons puis comme plombiers. C’est en France que Guérrino épouse Réjane Mada, donnant naissance en 1968 à Olivier Bardella, le père de Jordan.
Mais l’histoire de ce grand-père prend un virage radical après son divorce. Menuisier-ébéniste de profession, Guérrino Bardella tombe sous le charme de l’Afrique du Nord à l’heure de la retraite. Il décide de s’installer définitivement au Maroc, où il réside à Casablanca, dans le quartier animé de Bourgogne.
Pour s’établir légalement et épouser sa seconde femme, une citoyenne marocaine prénommée Hakima, Guérrino effectue des démarches hautement symboliques. Conformément à la législation du Royaume, il se convertit officiellement à l’islam devant un adoul et plusieurs témoins. C’est sous le soleil de Casablanca, loin des tumultes politiques français, qu’il obtient en 2016 un titre de séjour de dix ans au motif du regroupement familial.
Les confidences intimes dans « Ce que je cherche »
Malgré le grand écart idéologique apparent, Jordan Bardella n’a jamais caché son immense admiration pour son grand-père paternel. Dans son ouvrage autobiographique « Ce que je cherche », publié aux éditions Fayard, le jeune président du RN consacre des pages émouvantes aux vacances de son enfance passées sur la côte marocaine, où son père l’emmenait une fois par an.
« Les séjours auprès de ce grand-père affectueux, bercé par le soleil marocain, m’ont comblé de bonheur. Guérrino m’a appris à tenir un fusil de chasse et à pêcher », confie l’homme politique dans son livre.
Au fil des discussions au bord de l’eau, le vieil artisan italien partageait pourtant avec son petit-fils une vision très sombre de la France contemporaine. Des confidences qui ont lourdement pesé sur l’engagement politique précoce du jeune Jordan, alors qu’il n’était qu’un adolescent scolarisé en Seine-Saint-Denis. Si vous cherchez à comprendre son ascension rapide, vous pouvez relire notre focus pour savoir qui est Jordan Bardella et comment il a gravi les échelons du parti.
« La France a bien changé. Je ne reconnais plus ce pays. Tout y est désordre, tension… La France me manque, mais je n’ai plus envie d’y revenir. Guérrino est allé chercher ailleurs les valeurs de respect, d’autorité, d’ordre qui lui sont chères », écrit le leader du RN.
Drancy, les classes populaires et la méritocratie
Cette fresque familiale internationale contraste violemment avec le quotidien de Jordan Bardella durant sa jeunesse. Né à Drancy, il grandit dans une cité HLM de Seine-Saint-Denis, élevé principalement par sa mère dans un quartier marqué par une immense mixité sociale et culturelle. Un environnement urbain qui influencera profondément son rapport aux autres et sa communication, un sujet qu’il maîtrise parfaitement aujourd’hui, comme lorsqu’en pleine campagne Jordan Bardella répond aux rumeurs sur son orientation sexuelle pour éteindre les incendies numériques.
Dans ses mémoires, l’homme politique s’épanche également sur le complexe lié à son propre prénom. Un choix maternel guidé par la mode des années 1990 qui lui a valu de nombreuses moqueries dans le milieu très feutré de la politique parisienne, traditionnellement dominé par les classes bourgeoises.
Pour le président du RN, ce prénom est devenu une force, « la carte d’identité de ma classe sociale » et le symbole de la méritocratie républicaine. Une trajectoire qui interroge d’autant plus lorsque l’on se penche sur son parcours scolaire, comme nous le détaillons dans notre enquête exclusive pour savoir Jordan Bardella a fait quoi comme études avant de tout abandonner pour les urnes.
Les réseaux sociaux et les opposants politiques continuent de pointer du doigt ce qu’ils qualifient d’ironie absolue : voir un fils et petit-fils d’immigrés italiens et algériens, dont le grand-père est lui-même un immigré converti à l’islam au Maroc, devenir la figure de proue d’un mouvement prônant la restriction drastique des droits des étrangers et de l’immigration en France.







