Qu’est-ce que la « Cité perdue », ce site qui intrigue les chercheurs ?

Niché dans le noir absolu de l’océan Atlantique, le site de la Cité perdue bouscule toutes nos certitudes sur l’apparition de la vie. Sans la moindre lueur du soleil, ce champ de cheminées blanches cache une chimie miraculeuse qui intéresse même les chercheurs de l’espace.
la cité perdue

Un paysage de science-fiction à 700 mètres de profondeur

Imagine un décor irréel, totalement privé de lumière, à l’ouest de la dorsale médio-atlantique. C’est là, sur le massif sous-marin Atlantis, que des océanographes ont découvert par hasard en l’an 2000 un champ hydrothermal unique au monde, baptisé « Lost City » (la Cité perdue). On ne parle pas ici de ruines archéologiques, mais d’une grappe monumentale d’une trentaine de cheminées de calcaire blanc et gris crème qui s’étend sur environ 500 mètres carrés.

Sous les projecteurs des robots téléguidés qui explorent la zone, ces structures monolithiques se dressent comme des cathédrales fantastiques. Leurs formes et leurs tailles varient de manière spectaculaire :

  • Poséidon : La plus gigantesque de toutes les tours, culminant à plus de 60 mètres de haut et s’étendant sur 100 mètres de long, soit l’équivalent d’un immeuble de vingt étages.
  • IMAX : Une colonne impressionnante de 8 mètres de haut qui soutient d’autres piliers de calcaire s’élançant jusqu’à 30 mètres de hauteur.
  • Beehive (La Ruche) : Une petite excroissance d’à peine un mètre de haut qui rappelle la structure d’un nid d’abeilles.

Ce paysage fantomatique n’est pas seulement beau, c’est aussi le système hydrothermal le plus durable et le plus ancien connu dans nos océans. Les scientifiques estiment qu’il est actif depuis au moins 120 000 ans, ce qui signifie que sa machinerie tournait déjà bien avant l’apparition de notre espèce sous sa forme actuelle.

La magie de la serpentinisation : de la vie sans soleil

Si tu as déjà entendu parler des sources hydrothermales des abysses, tu penses sûrement aux fameux « fumeurs noirs » découverts dans les années 1970. Ces derniers fonctionnent grâce à la chaleur extrême du magma volcanique, crachant des fluides acides, brûlants et chargés de sulfures toxiques. Mais la Cité perdue fonctionne de manière totalement inversée.

Ici, pas de magma. Le secret du site réside dans un phénomène purement chimique et exothermique appelé la serpentinisation. L’eau de mer s’infiltre profondément dans le sol et réagit directement avec la péridotite, une roche issue du manteau terrestre. Cette réaction produit une chaleur douce et libère des fluides hautement alcalins (avec un pH ultra-basique de 9 à 11) à des températures oscillant doucement entre 40 °C et 90 °C.

« Ce système hydrothermal constitue donc un biotope remarquable et l’un des sites scientifiques abyssaux les plus importants au monde », explique le professeur David Edward Johnson, spécialiste en biodiversité marine.

Dans ce bain tiède et totalement privé d’oxygène, la vie pullule. Des micro-organismes hyper-spécifiques se cachent dans les fissures des cheminées et se nourrissent exclusivement d’hydrocarbures, de méthane et d’hydrogène. C’est le triomphe de la chimiosynthèse : la nature prouve qu’elle peut créer un écosystème dense (rempli d’escargots, de petits crustacés, et plus rarement de crabes ou d’anguilles) sans avoir jamais besoin de la photosynthèse ou de la lumière du jour.

Pourquoi la NASA et l’ESA surveillent le site de très près

C’est là que l’histoire devient vertigineuse. Les molécules carbonées relâchées par les évents de la Cité perdue sont produites sans aucune intervention biologique, uniquement par la géologie. Or, ces hydrocarbures sont les briques élémentaires du vivant. En 2024, des géologues ont extrait du site une carotte de manteau terrestre record de 1 268 mètres de long pour analyser cette chimie primitive. Pour les chercheurs, ce milieu alcalin ressemble point pour point à l’environnement dans lequel les toutes premières cellules terrestres ont émergé il y a quatre milliards d’années.

Mais ce laboratoire naturel nous offre aussi les clés pour comprendre l’espace. Les astrobiologistes de la NASA et de l’Agence spatiale européenne (ESA) pensent que ce même phénomène de serpentinisation est actuellement en cours au-delà de la Terre. Des océans cachés sous des croûtes de glace existent sur Encelade (lune de Saturne) et Europe (lune de Jupiter), et Mars a possédé une activité similaire par le passé.

« C’est un exemple d’écosystème qui pourrait être actif sur Encelade ou Europe en ce moment même », expliquait le microbiologiste William Brazelton.

Étudier la Cité perdue permet ainsi de concevoir les futurs outils et les biomarqueurs que les sondes spatiales utiliseront pour traquer une vie extraterrestre microbienne dans l’obscurité des lunes glacées.

Un sanctuaire exceptionnel déjà menacé par l’industrie

Malgré sa valeur scientifique inestimable, ce paradis abyssal est en sursis. Les massifs tectoniques qui entourent la Cité perdue regorgent de ressources minières très convoitées comme le cuivre, le zinc, l’or ou l’argent. Dès 2018, l’Autorité internationale des fonds marins a accordé des licences d’exploration minière dans la zone, notamment à la Pologne.

Le site en lui-même ne contient pas de minéraux précieux, mais les scientifiques tirent la sonnette d’alarme sur les dangers collatéraux des chantiers voisins. Les risques pour cet habitat fragile sont massifs :

  • Les panaches de sédiments : Le broyage des fonds marins crée d’immenses nuages de poussière qui, transportés par les courants profonds, menacent d’étouffer les cheminées actives et de colmater leurs pores.
  • La toxicité chimique : Les forages risquent de libérer des métaux lourds et des composés sulfurés qui détruiraient l’écosystème microbien originel.
  • Les nuisances industrielles : Le bruit et la lumière permanente des robots sous-marins (ROV) perturberaient gravement les espèces aveugles qui y vivent.

Face à cet eldorado économique destructeur, la communauté scientifique se mobilise et demande d’urgence le classement de la Cité perdue au patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO afin de geler définitivement tout projet industriel.

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