Un coup de théâtre politique juste avant les vacances
Tu croyais l’affaire classée ? Nous aussi. En mars dernier, les eurodéputés avaient rejeté à deux reprises la prolongation de cette dérogation qui permet aux géants du Net de scanner volontairement tes messages à la recherche de contenus pédocriminels. Le cadre légal avait expiré le 3 avril, créant ce que les autorités appelaient un vide juridique.
Mais c’était sans compter sur un coup de poker procédural orchestré par le Parti populaire européen (PPE). En utilisant l’article 170 du règlement intérieur — une procédure d’urgence activée en pleine session estivale, alors que l’hémicycle est à moitié vide —, les règles du jeu ont été totalement inversées.
Le résultat du vote est d’ailleurs complètement surréaliste :
- 314 eurodéputés ont voté pour rejeter le texte du Conseil européen.
- Seuls 276 ont voté contre ce rejet (donc pour le Chat Control).
- Pourtant, le texte passe ! Pourquoi ? Parce qu’en procédure de deuxième lecture, il fallait obtenir une majorité absolue de 361 voix pour bloquer définitivement le projet. L’absentéisme de l’été a fait le reste.
Le fait que Chat Control avance contre la volonté de la majorité des eurodéputés votants est une farce qui endommage la démocratie. Nos enfants sont les vrais perdants.
Quelles sont les applications concernées ?
Rassure-toi (un peu), le Parlement a tout de même posé une grosse ligne rouge en adoptant un amendement crucial : le texte exclut totalement les communications protégées par un chiffrement de bout en bout. Les applications comme WhatsApp, Signal ou Telegram restent donc hors de portée de ces scans.
En revanche, si tu utilises des plateformes qui gèrent tes données côté serveur ou sans ce chiffrement ultra-sécurisé, tu es directement concerné. Le texte autorise les firmes à scanner volontairement tes échanges. Voici la liste des principaux services visés :
- Les boîtes mails majeures comme Gmail ou iCloud Mail.
- Les messageries de réseaux sociaux comme Messenger et Snapchat.
- Les chats intégrés aux plateformes de gaming, à commencer par Xbox.
L’ombre de l’intelligence artificielle et des « faux positifs »
Pour repérer les images, vidéos ou techniques d’approche (grooming) liées à la pédocriminalité, les plateformes comparent d’abord les fichiers à des bases de données connues. Mais elles utilisent aussi des modèles d’intelligence artificielle pour traquer des contenus inédits. Et c’est là que le bât blesse.
Cette volonté de l’Union européenne de multiplier les contrôles automatisés sur le réseau rappelle d’ailleurs d’autres chantiers numériques très glissants. On pense notamment à la protection des mineurs et à la vie privée des internautes français, puisque la France va tester une application de vérification de l’âge en ligne pour restreindre l’accès à certains sites.
Ici, le niveau d’erreur pose de sérieuses questions de confidentialité. Selon des rapports d’évaluation et les chiffres de la police fédérale suisse, près de 80 % des signalements automatisés générés par ce type de scanning de masse se révèlent être des faux positifs. Des conversations intimes, des photos de vacances familiales ou des données médicales privées et parfaitement légitimes se retrouvent ainsi projetées devant des yeux humains pour vérification.
Une faille de sécurité majeure pour les experts
Au-delà de la vie privée des particuliers, ce texte pose un immense problème de cybersécurité pour les entreprises et les cryptographes. Plus de 500 chercheurs en sécurité informatique ont déjà tiré la sonnette d’alarme. Intégrer un module qui inspecte le contenu d’un appareil avant même qu’il ne soit envoyé revient à créer une porte dérobée (backdoor).
Et dans le monde de la tech, une porte dérobée ne choisit pas qui l’emprunte. Si une clé permet d’ouvrir les communications privées de millions d’utilisateurs, elle devient immédiatement la cible prioritaire des cyberattaquants et des États hostiles. Pour les directions informatiques (DSI), la souveraineté numérique et la confidentialité des secrets industriels prennent un sacré coup.
Le feuilleton n’est pas tout à fait terminé. Le texte amendé par le Parlement retourne maintenant sur le bureau du Conseil européen, qui a trois mois pour l’accepter ou ouvrir une phase de conciliation. Cette dérogation temporaire est prévue pour durer jusqu’au 3 avril 2028, pendant que l’UE négocie en parallèle « Chat Control 2.0 », une version permanente et potentiellement beaucoup plus stricte.







