Un coup de coton-tige sur l’Histoire
Oubliez les pelles et les pioches. La révolution se joue ici avec un simple écouvillon. En avril 2024, la biologiste Rhonda Roby, membre du ambitieux Leonardo da Vinci DNA Project, a réalisé une opération d’une délicatesse extrême. Sans endommager l’œuvre, elle a frotté la surface du croquis à la craie rouge pour y récolter des résidus biologiques microscopiques : cellules de peau, sueur ou bactéries laissées par ceux qui ont manipulé le papier.
Les résultats, publiés en prépublication sur la base de données BioRxiv, sont troublants. L’analyse a révélé des séquences du chromosome Y — celui qui se transmet de père en fils presque sans altération. Pour vérifier si cet ADN appartenait bien au clan Vinci, les scientifiques l’ont comparé avec des traces retrouvées sur une lettre vieille de 500 ans, écrite par Frosino di ser Giovanni da Vinci, un cousin du grand-père de l’artiste.
Le verdict ? Ça matche. Les deux profils partagent le même haplogroupe (E1b1b), typique des populations de la Toscane de l’époque. Cela signifie que l’homme qui a laissé son empreinte biologique sur ce dessin appartient bel et bien à la même lignée masculine que Léonard.
Léonard, un élève ou un conservateur négligent ?
Si la découverte est qualifiée de « spectaculaire » et « techniquement robuste » par des experts indépendants, il faut garder la tête froide. Charlie Lee, généticien au Jackson Laboratory, tempère l’enthousiasme général en rappelant que c’est un jeu de « pile ou face ».
Le problème est simple : un dessin vieux de plusieurs siècles a voyagé. Il a été touché par des élèves de l’atelier, des collectionneurs, des encadreurs et des conservateurs de musée. L’ADN retrouvé pourrait très bien être celui d’un assistant ayant préparé le papier, ou d’un passionné ayant postillonné sur l’œuvre en 1850. De plus, la technologie actuelle ne permet pas de dater précisément l’ADN prélevé. On sait qu’il est ancien en raison de sa dégradation, mais impossible de dire s’il date de 1510 ou de 1700.
L’« Arteomics » : le futur de l’authentification
Au-delà du cas Vinci, cette étude valide l’émergence d’une nouvelle discipline : l’arteomics. L’idée est d’utiliser la génomique pour authentifier les œuvres d’art. Si les chercheurs parvenaient à isoler le même profil génétique sur plusieurs chefs-d’œuvre incontestés de Léonard (comme ses carnets ou le Codex Leicester), la probabilité qu’il s’agisse de son propre ADN grimperait en flèche.
L’enjeu n’est pas seulement de signer des tableaux. Les scientifiques espèrent qu’en reconstruisant le génome du génie, ils pourront un jour comprendre ses facultés hors normes. Certaines théories, portées notamment par le chercheur David Thaler, suggèrent que Léonard possédait des mutations génétiques affectant sa vision et sa cognition, lui permettant de percevoir le monde comme un ralenti fluide, à 100 images par seconde. Une « super-vision » qui expliquerait sa capacité à dessiner les turbulences de l’eau ou le vol des oiseaux avec une précision photographique.
L’impossible accès à la tombe
Pourquoi passer par des dessins alors qu’il suffirait d’analyser ses ossements ? C’est là que l’histoire se complique. Léonard est mort en 1519 à Amboise, en France. Mais sa sépulture initiale a été dévastée pendant la Révolution française. Ses restes présumés ont été déplacés dans la chapelle Saint-Hubert, mais ils sont très probablement mélangés à ceux d’autres défunts.
Faute d’échantillon de référence fiable, les autorités françaises refusent pour l’instant l’exhumation. Les chercheurs doivent donc ruser. Ils travaillent sur plusieurs pistes parallèles :
- L’analyse de descendants vivants (14 ont été identifiés en 2021).
- L’étude de trois ossements du grand-père de Léonard en Italie.
- L’examen d’une mèche de cheveux retrouvée en 1863, dont l’authenticité reste à prouver.
La chasse au trésor génétique ne fait que commencer. Chaque nouveau prélèvement sur une œuvre d’art est une pièce du puzzle qui nous rapproche de l’homme derrière le mythe.








