L’illusion du service public
Vous avez l’impression d’entrer dans un espace neutre dédié à votre avenir ? Détrompez-vous. La première chose à comprendre, c’est que les salons d’orientation ne sont pas un service public, mais bien une réponse marchande à une angoisse collective : celle de l’après-bac.
Sur le terrain, le désarroi est palpable. Floriane et Léana, deux lycéennes croisées au Salon de l’étudiant de Nantes, résument parfaitement le sentiment général : c’est compliqué de savoir qui est qui. Entre les écoles de commerce, les écoles d’ingénieurs, les universités et les formations hybrides, les frontières sont floues. Les parents et les élèves peinent à distinguer les sites publics (comme l’Onisep) des acteurs privés aux intérêts bien compris.
« Ce qui est très problématique, c’est que les parents et les jeunes prennent ces salons pour un service public de l’orientation. » – Agnès van Zanten, sociologue de l’éducation.
Cette confusion est entretenue par le modèle même de ces événements. Pour les familles, l’entrée est souvent gratuite. Mais pour les écoles, c’est une autre histoire : elles paient leur place, et très cher. C’est ici que le déséquilibre se crée.
La loi du carnet de chèques : 10 000 euros le stand
Pourquoi les écoles privées sont-elles omniprésentes dans les allées, reléguant parfois les universités et les formations publiques au second plan ? La réponse est financière. Le modèle économique des organisateurs (comme L’Étudiant ou Studyrama, qui organisent respectivement plus de 100 et 160 salons par an) repose sur la facturation des exposants.
Un exemple frappant illustre cette barrière à l’entrée : pour s’offrir un stand de 18 mètres carrés au salon de Lille, le prestigieux lycée public Faidherbe a dû débourser près de 10 000 euros. Et encore, il s’agissait d’un tarif préférentiel au lieu de 12 000 euros.
Conséquence logique : les établissements publics, dont les budgets sont serrés, ne peuvent pas lutter. À l’espace Champerret à Paris, les formations publiques se comptent sur les doigts de la main. Les salons deviennent alors des vitrines pour les écoles privées – lucratives ou non – qui ont un besoin vital de capter des étudiants pour assurer leur rentabilité. Elles misent sur le volume, là où le public, souvent saturé, n’a pas besoin de faire de la publicité pour remplir ses amphis.
La méthode « Disney » : quand le marketing remplace la pédagogie
Dans ce contexte concurrentiel, certaines écoles n’hésitent pas à sortir l’artillerie lourde. C’est ce que la sociologue Agnès van Zanten appelle le « discours à la Disney ». Tout devient possible, tout semble facile. Le coût de la scolarité ? Pas de problème, l’alternance paiera tout. Les débouchés ? Assurés. L’admission ? Un simple entretien la semaine prochaine suffit.
Cette approche cible en priorité les jeunes désorientés ou issus de milieux populaires, qui n’ont pas forcément les clés pour décoder ces promesses trop belles pour être vraies. Maëlle, élève de première venue de Reims, en a fait l’amère expérience : elle n’a rencontré que des écoles présentant des plaquettes commerciales, sans entrer dans le concret des métiers, et presque toutes payantes.
Les pratiques frôlent parfois la ligne rouge. La DGCCRF (répression des fraudes) a d’ailleurs épinglé près de 30 % des établissements privés contrôlés fin 2022 pour des pratiques commerciales trompeuses. Pourtant, les organisateurs de salons se défendent de faire le tri, arguant que le refus de vente est interdit par la loi et qu’ils ne sont pas là pour juger de la qualité des enseignements.
Paradoxe : les jeunes cherchent l’info ailleurs
Malgré cette débauche de moyens, l’impact réel des salons reste à nuancer. Une étude du cabinet Occurrence révèle une hiérarchie des sources d’information surprenante chez les terminales :
- 36 % s’informent d’abord via les sites internet des écoles.
- 35 % privilégient les Journées Portes Ouvertes (JPO), jugées plus authentiques.
- 27 % utilisent la plateforme Parcoursup.
- 24 % seulement citent les salons d’orientation en priorité.
Si les salons n’arrivent qu’en quatrième position, ils restent une étape de « dégrossissage ». Mais attention : les élèves préfèrent souvent des sources « externes » à leur cercle immédiat (profs, parents), ce qui les rend paradoxalement plus vulnérables aux discours rodés des recruteurs privés.
Comment s’en sortir ?
Face à ce constat, certaines régions tentent de reprendre la main. La Nouvelle-Aquitaine, par exemple, a décidé de ne plus soutenir les événements « trop marchands » pour se recentrer sur une mission de service public. D’autres, comme le Centre-Val de Loire, continuent d’investir massivement dans les salons tout en essayant de développer des formats plus immersifs, type « olympiades des métiers ».
Mais en attendant une régulation plus stricte, la balle est dans votre camp. Ne prenez pas un stand pour une vérité absolue. Croisez les sources. Vérifiez si le diplôme est visé par l’État (et pas juste « reconnu » par le secteur). Et rappelez-vous : si on vous promet la lune en un claquement de doigts, c’est probablement qu’il y a un loup.
















