C’est un séisme législatif qui secoue Dakar. Désormais, ce que la loi nomme les « actes contre-nature » ne sont plus passibles de cinq ans, mais de dix ans de prison ferme. Pour Ousmane, un trentenaire dont le témoignage a été recueilli par Le Monde Afrique, la sentence est déjà tombée dans la vie réelle : il vit caché, terré dans l’anonymat d’une ville dont il tait le nom pour ne pas être lynché.
« Je suis pétrifié. Le voisinage a appris des choses sur ma vie. Ils savent que je suis homosexuel. Je risque d’être tabassé et arrêté. »
Ce que dit concrètement la nouvelle loi
Le vote de mercredi ne se contente pas de durcir les peines de prison. Le texte ratissé par les députés élargit le champ de la répression à tout l’écosystème entourant les personnes concernées. Selon le site d’information Seneweb, voici les points clés du nouveau dispositif :
- Peines doublées : Le curseur passe d’une fourchette de 1 à 5 ans vers une sévérité de 5 à 10 ans de prison.
- Cible élargie : La promotion et le financement de l’homosexualité sont désormais explicitement sanctionnés pénalement.
- Garde-fou : Une clause punit les « dénonciations abusives faites de mauvaise foi » pour tenter de limiter les règlements de comptes de voisinage.
Pourtant, cette sévérité ne semble pas suffire à tout le monde. L’opposition parlementaire, bien qu’ultra-minoritaire, a voté contre le texte non pas par progressisme, mais parce qu’elle exigeait carrément la criminalisation totale de l’homosexualité.
Le paradoxe colonial : une loi venue de France ?
On entend souvent que l’homosexualité serait une « importation occidentale ». Mais si l’on gratte un peu le vernis juridique, l’analyse de Jeune Afrique révèle une réalité historique bien différente. Le concept d’acte « contre-nature » inscrit dans le Code pénal sénégalais est un pur héritage de la colonisation française.
Cette formulation, née sous la France de Vichy et le régime de Pétain, a été gommée du droit français depuis près de cinquante ans. En clair, ce n’est pas l’homosexualité qui a été importée au Sénégal, mais bien sa criminalisation par le biais du droit colonial. Aujourd’hui, le pouvoir en place, porté par le parti Pastef, réutilise ces outils juridiques au nom d’un « souverainisme » et de valeurs traditionnelles mêlant islam et catholicisme.
« Le projet de loi place l’acte sexuel entre personnes de même sexe au même niveau que la nécrophilie ou la zoophilie. »
Une tendance lourde sur le continent africain
Le Sénégal n’est malheureusement pas un cas isolé. On assiste actuellement à une véritable « vague de froid » législative pour les droits humains en Afrique subsaharienne. Si vous suivez l’actualité avec nous sur 75 Secondes, vous avez vu passer ces derniers mois des durcissements similaires chez les voisins :
- Mali (2024) : Criminalisation totale de l’homosexualité sous le régime d’Assimi Goïta.
- Burkina Faso (2025) : Introduction de peines allant jusqu’à cinq ans de prison.
- Ouganda : Adoption d’une loi prévoyant la peine de mort pour « homosexualité aggravée ».
- Ghana : Un projet de loi prévoyant dix ans de prison pour la promotion des droits LGBT est sur la table.
Dans cet océan de répression, seules quelques rares exceptions comme Maurice (2023) ou la Namibie (2024) ont choisi la voie de la décriminalisation. Au Sénégal, pour des milliers de citoyens comme Ousmane, l’horizon s’est brutalement bouché. « Je ne vois pas d’autres solutions que de partir à l’étranger dès que je peux », confie-t-il. Un exil forcé pour simplement avoir le droit d’exister.








