Tu te souviens forcément de l’ambiance tamisée des magasins Abercrombie & Fitch, de l’odeur entêtante du parfum vaporisé à l’entrée et des mannequins torses nus qui accueillaient les clients au début des années 2000. Derrière cette vitrine dorée et ce culte de la perfection physique, les coulisses cachaient une réalité sordide. En effet, l’ancien grand patron de la marque, Michael Jeffries, vient d’être arrêté et inculpé à New York par la justice fédérale américaine pour trafic sexuel et proxénétisme.
Cette arrestation spectaculaire fait suite à des années de soupçons et marque un tournant majeur pour l’industrie de la mode. Selon le procureur fédéral Breon Peace, l’ex-homme d’affaires aurait utilisé son immense pouvoir et sa fortune pour exploiter de jeunes hommes rêvant d’une carrière sous les projecteurs.
Un piège bien rodé pour de jeunes aspirants mannequins
D’après les conclusions de l’enquête fédérale, les faits reprochés se sont déroulés sur une période allant de 2008 à 2015. Michael Jeffries n’agissait pas seul : il opérait avec son compagnon Matt Smith et un troisième complice, Jim Jacobson, suspecté d’être le recruteur en chef du réseau. Ensemble, ils ciblaient des jeunes hommes séduits par la perspective de décrocher des contrats prestigieux dans le mannequinat.
Le mode opératoire décrit par la justice américaine était particulièrement méthodique et implacable :
- Le repérage à l’international : l’intermédiaire James Jacobson parcourait le globe pour dénicher des profils prometteurs et les convaincre de rencontrer le patron d’Abercrombie.
- Des soirées sous emprise : une fois conduits dans les résidences privées du couple ou dans des hôtels de luxe à New York, en France, en Angleterre, en Italie et au Maroc, les participants étaient fortement incités à consommer de l’alcool, des stupéfiants et du Viagra.
- Des actes non consentis : placés dans un état d’incapacité physique, ces jeunes hommes subissaient ensuite des contacts sexuels intrusifs et violents.
- La loi du silence : pour étouffer le moindre scandale, les victimes étaient immédiatement contraintes de signer des accords stricts de confidentialité.
Cependant, l’omerta a fini par se fissurer en 2023 grâce à une enquête retentissante de la chaîne britannique BBC, qui a libéré la parole de plusieurs victimes et poussé les autorités à agir.
Une chute vertigineuse après des années de polémiques
Pour comprendre l’onde de choc, il faut rappeler le rôle central de Mike Jeffries dans l’ascension fulgurante de la marque. Dans les années 1990 et 2000, c’est lui qui avait transformé cette vieille enseigne de chasse en empire mondial du streetwear pour adolescents branchés, bâtissant un marketing ultra-exclusif.
Or, cette vision élitiste avait déjà coûté sa place au dirigeant en 2014. À l’époque, il avait scandalisé l’opinion publique en déclarant sans détour que ses vêtements n’étaient pas conçus pour les personnes grosses, affirmant cibler uniquement les jeunes cool et beaux. Malgré son départ avec un parachute doré de 25 millions de dollars, son ombre planait toujours sur l’histoire de la marque.
« Cette arrestation représente une victoire monumentale pour tous ces jeunes qui ont été piégés et exploités alors qu’ils voulaient juste réaliser leur rêve. » — Brittany Henderson, avocate de victimes
La justice passe à l’offensive contre l’impunité
Désormais, le volet judiciaire ne fait que commencer. Alors que la défense de Jeffries annonce vouloir plaider l’innocence de son client devant le tribunal et non dans les médias, la pression monte également sur l’entreprise elle-même. En effet, une procédure civile parallèle vise directement Abercrombie & Fitch à New York pour avoir laissé son ancien dirigeant utiliser les ressources de la société pour organiser ce système d’abus.
Ainsi, ce dossier judiciaire historique met en lumière la vulnérabilité des jeunes créatifs face aux prédateurs dans l’industrie de la mode et sonne comme un avertissement pour le milieu.







