Le bac déclassé ? 36 % des bacheliers ont un job peu qualifié

Les données publiées par le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan révèlent une rupture historique du pacte intergénérationnel : aujourd’hui, 36 % des bacheliers occupent des emplois peu qualifiés, matérialisant un phénomène structurel de déclassement de masse.
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La dévaluation mécanique des titres scolaires

En l’espace de quarante ans, la France a opéré une massification sans précédent de son système éducatif. Si l’accès au baccalauréat s’est largement démocratisé, l’évolution de la structure des emplois n’a pas suivi la même courbe. Ce décalage profond entre l’offre de diplômés et la demande des entreprises a provoqué une perte de valeur relative des certifications secondaires, au point que la question se pose ouvertement : le diplôme garantit-il encore la réussite sociale aujourd’hui ?

Les vagues d’enquêtes « Génération » du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq) démontrent que le diplôme fonctionne désormais comme un outil de filtrage dans une file d’attente globale sur le marché de l’emploi. Pour accéder à un poste, les exigences académiques réelles des recruteurs s’élèvent, repoussant les bacheliers vers des postes autrefois réservés aux non-diplômés.

L’étude comparative menée par le Haut-Commissariat mette en évidence l’effondrement du rendement des diplômes intermédiaires à travers des indicateurs clés à quarante ans d’intervalle :

Niveau de diplôme de l’actifIndicateur d’insertion (1983)Indicateur d’insertion (2023)
Titulaires du baccalauréat11 % en emploi peu qualifié (ouvrier/employé)36 % en emploi peu qualifié (ouvrier/employé)
Titulaires d’un Bac+277 % de cadres ou professions intermédiaires43 % de cadres ou professions intermédiaires
Jeunes actifs en emploi (15-24 ans)75 % occupent un emploi stable (CDI / Fonction publique)43 % occupent un emploi stable (CDI / Fonction publique)

Le mécanisme d’éviction et la « tyrannie du diplôme »

Ce phénomène macroéconomique s’explique par un effet domino sur le marché du travail. En période de ralentissement économique ou de forte concurrence, les diplômés du supérieur (Bac+3 à Bac+5) acceptent des postes de techniciens ou d’employés qualifiés par manque d’opportunités de cadres.

Par répercussion directe, les bacheliers se retrouvent évincés de ces postes intermédiaires et sont contraints de se reporter sur le segment des emplois réputés non qualifiés (services à la personne, commerce de détail, logistique, restauration).

« Il y a un effet d’ajustement général dans la société, il faudra du temps pour accepter que le bac ne soit plus le sésame qu’il a été », analyse Clément Beaune, Haut-Commissaire à la Stratégie et au Plan.

Ce glissement vers le bas de la pyramide des emplois affecte directement le ressenti de la jeunesse active. Une note de l’Insee indique que 15 % des jeunes de 15 à 34 ans en emploi s’estiment surqualifiés par rapport aux tâches qui leur sont confiées au quotidien. Ce chiffre grimpe à 31 % lorsque l’on interroge spécifiquement les bacheliers affectés à des postes d’ouvriers ou d’employés peu qualifiés.

Trajectoires de vie et asymétrie financière

Le déclassement professionnel s’accompagne d’un déclassement patrimonial et salarial majeur pour les nouvelles générations. Le rendement financier des études s’est érodé en euros constants au cours des vingt dernières années, forçant les étudiants à évaluer concrètement si le diplôme vaut encore un bon salaire à l’embauche.

Les conclusions du rapport du Haut-Commissariat mettent en lumière plusieurs points critiques :

  • Inversion de la hiérarchie des revenus : En 1979, le revenu moyen des 30-34 ans était supérieur de 9 % à celui des 50-54 ans. Quarante ans plus tard, il leur est inférieur de 13 %.
  • Concentration du capital : En 1986, le patrimoine net médian des 30-39 ans représentait 48 % de celui des 50-59 ans. En 2021, ce ratio s’est effondré à seulement 28 %.
  • L’obstacle du logement : L’indice des prix immobiliers par rapport aux revenus a bondi de 70 % depuis 1975. La durée moyenne des emprunts est passée de 14 ans à 23 ans pour acquérir un bien équivalent.

Cette situation de blocage prolonge mécaniquement la dépendance des jeunes adultes vis-à-vis de leur cellule familiale : la part des 25-29 ans vivant toujours chez leurs parents est passée de 14 % en 1973 à 21 % au cours de la dernière décennie.

La protection relative du système éducatif

Faut-il pour autant valider les thèses réductionnistes prônant l’abandon des études supérieures ? Les analyses de l’économie du travail nuancent fortement cette conclusion. Si le diplôme ne garantit plus une trajectoire ascendante automatique, son absence constitue un facteur majeur d’exclusion sociale.

« Le moindre rendement des diplômes ne signifie pas qu’il faut restreindre l’accès à l’enseignement supérieur. Le lien diplôme/emploi n’a pas disparu, loin de là », rappelle Antoine Bristielle, co-auteur de la note du Haut-Commissariat.

Les données de la Dares et du Céreq confirment que le diplôme demeure un rempart statistique contre la précarité extrême. Le taux de chômage des jeunes non diplômés a progressé, passant de 22 % en 1982 à 30 % aujourd’hui, alors que celui des diplômés de l’enseignement supérieur s’est stabilisé autour de 11 %. Le système éducatif français conserve donc son rôle protecteur contre le non-emploi, même si son pouvoir d’intégration statutaire s’est profondément dégradé.

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