Une jeunesse au cœur des révoltes de l’Est
Si tu penses que la politique est un milieu feutré, le parcours d’Eka Zgouladze va vite te faire changer d’avis. Née le 18 juin 1978 à Tbilissi, en pleine Union Soviétique, elle grandit dans un climat où la politique est une question de survie quotidienne. La guerre froide touche à sa fin, mais les tensions sont à leur comble.
Dès 1989, en pleine Perestroïka, elle assiste aux manifestations antisoviétiques réprimées dans le sang par Moscou. Ces images d’une violence inouïe forgent son caractère. Cette enfant, qu’elle décrit elle-même comme turbulente, va se transformer en une élève brillante, structurée et déterminée à changer les choses.
Grâce à une bourse d’études, elle s’envole pour l’Oklahoma aux États-Unis pour y étudier le droit. À son retour en Géorgie, à seulement 16 ans, elle travaille comme interprète pour financer sa famille et plonge très tôt dans le grand bain des institutions internationales.
Ministre à 26 ans : le grand ménage dans la police géorgienne
En 2005, à la suite de la révolution des Roses, la Géorgie est un pays à reconstruire, littéralement rongé par la corruption. C’est à ce moment crucial qu’Eka Zgouladze est propulsée première vice-ministre de l’Intérieur. Elle n’a même pas 30 ans. Sous son visage doux se cache une volonté de fer qui va bouleverser les institutions.
Sa mission est titanesque. Pour éradiquer la corruption mafieuse, notamment au sein de la police de la route qui rackette quotidiennement les citoyens, elle prend des décisions radicales qui feraient trembler n’importe quel politicien expérimenté :
- Elle licencie purement et simplement 20 000 fonctionnaires de police jugés suspects ou corrompus.
- Elle remplace ces anciens effectifs par de toutes nouvelles recrues, formées à l’occidentale.
- Elle orchestre la fusion ultra-sensible entre la police, les services secrets et les restes de l’ex-KGB.
Ils vont insulter vos mères, vos pères, vos frères et vos sœurs, votre président. Mais le premier qui répondra à leurs provocations aura affaire à moi.
Cette phrase glaçante, elle la lance en 2009 à ses propres policiers anti-émeutes face aux manifestants de l’opposition. Une poigne qui force le respect et qui transforme la police, autrefois détestée, en l’une des institutions les plus fiables de Géorgie.
Le coup de foudre avec Raphaël Glucksmann et l’exil forcé
C’est dans cette poudrière politique qu’elle croise la route de Raphaël Glucksmann en 2009. À l’époque, le jeune journaliste et essayiste français conseille le président géorgien Mikheil Saakachvili et navigue dans les sphères du pouvoir de l’Europe de l’Est.
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Le couple se marie en 2011 et donne naissance à un petit garçon, Alexandre, en 2012. Mais la géopolitique rattrape vite leur bonheur familial. À l’automne 2012, un immense scandale de torture dans les prisons géorgiennes éclate à quelques jours d’un scrutin décisif.
Eka Zgouladze doit prendre la tête du ministère en urgence pour assurer l’intérim et affronter la tempête médiatique et populaire. Quelques semaines plus tard, le gouvernement chute face à l’opposition. Le couple n’a d’autre choix que de quitter précipitamment la Géorgie. Ils posent leurs valises à Paris, chez les parents de Raphaël.
Changement de nationalité : l’appel de l’Ukraine
L’exil parisien est de très courte durée. Fin 2013, la sanglante révolution d’Euromaïdan embrase l’Ukraine. Raphaël Glucksmann part soutenir les manifestants pro-européens à Kiev, très vite rejoint par Eka. Son CV impressionnant et son expertise anti-corruption attirent l’attention des nouveaux dirigeants ukrainiens.
Le président Petro Porochenko lui fait une proposition totalement inédite. Eka Zgouladze renonce à sa nationalité géorgienne, devient citoyenne ukrainienne par décret, et prend le poste de vice-ministre de l’Intérieur d’Ukraine fin 2014. Elle devient ainsi la première femme de l’histoire à occuper des fonctions gouvernementales régaliennes dans deux pays différents.
Là encore, elle doit tout reconstruire. La police ukrainienne est perçue comme un vestige répressif. Avec l’aide de fonds américains, elle refonde les patrouilles de rue pour recréer un lien de confiance avec la population, avant de démissionner avec les honneurs au printemps 2016.
La rupture et les « jours de chaos » parisiens
Pendant que sa carrière ukrainienne atteint des sommets, son mariage avec Raphaël Glucksmann s’essouffle. Le couple se sépare discrètement, gardant de bonnes relations pour leur fils. Eka Zgouladze, qui protège farouchement sa vie privée et fuit les réseaux sociaux, limite ses apparitions publiques au strict minimum.
En novembre 2015, elle réapparaît à Paris, digne et silencieuse, portant Alexandre dans ses bras lors des obsèques de son ex-beau-père, le philosophe André Glucksmann. Le contexte est lourd, doublement tragique.
Nous sommes le 13 novembre 2015, le soir des pires attentats terroristes de l’histoire de France. Le lendemain de cette commémoration familiale intime se mêle à une ambiance de fin du monde dans les rues de la capitale. C’est poussé par sa propre mère que Raphaël Glucksmann accepte de se rendre sur le plateau d’une émission spéciale sur France 2.
Sur ce plateau sous haute tension, dans cette atmosphère que l’eurodéputé décrira plus tard comme un absolu chaos, il va croiser le regard de la journaliste Léa Salamé. Un coup de foudre immédiat qui marquera le début d’un nouveau chapitre pour lui, loin des tumultes géopolitiques de l’Est.







