Imagine la scène. Vendredi 27 février 2026, dans le grand amphithéâtre de l’université féminine de Sookmyung, à Séoul. Sous les ovations d’amphis bondés de camarades de 20 ans, une silhouette avance à pas lents vers l’estrade. Coiffée d’une casquette bleu marine posée sur ses cheveux bruns permanentés, Kim Jeong-ja vient d’entrer dans l’histoire : à 85 ans, elle reçoit son diplôme universitaire en aide sociale.
Pourtant, cette consécration ne ressemble en rien à un parcours étudiant classique. En effet, il y a encore sept ans, cette grand-mère sud-coréenne ne savait ni lire ni écrire le moindre mot. Voici l’histoire d’une femme qui a transformé la honte en un moteur inarrêtable.
Une enfance volée par la guerre et la misère
Pour comprendre son exploit, il faut rembobiner en 1941. Née aînée d’une fratrie de huit enfants, Kim grandit en plein cataclysme de la guerre de Corée. Sa famille se réfugie en urgence sur l’île de Geoje pour échapper aux bombardements. Dans ce contexte de survie brutale, l’instruction reste inaccessible, particulièrement pour les jeunes filles.
« À mon époque, les filles n’avaient pas le droit d’aller à l’école. J’ai travaillé jusqu’à m’user les ongles », a-t-elle confié avec émotion au quotidien The Korea Times.
Kim sacrifie donc sa jeunesse sans jamais pouvoir ouvrir un cahier. Elle enchaîne les besognes harassantes : employée de maison, ouvrière à la chaîne dans des usines de boîtes-repas, laveuse dans des bains publics. Tout ce qui permet de nourrir les siens. À force de porter les charges du quotidien pour subvenir aux besoins de ses trois enfants, son dos se courbe définitivement, lui imposant trois lourdes opérations chirurgicales.
Le choc de l’aéroport : l’humiliation salvatrice
Pendant des décennies, Kim garde son illettrisme comme une blessure secrète. Or, à la fin de ses 70 ans, le destin la rattrape brutalement alors qu’elle accompagne sa fille à l’aéroport.
Devant les immenses tableaux d’affichage, c’est le blocage total. Incapable de déchiffrer les lettres pour trouver la porte d’embarquement, elle ressent une détresse profonde. Cette humiliation silencieuse la hante jour et nuit. Cependant, le hasard bouleverse ses plans : lors d’une visite médicale pour soulager sa colonne vertébrale, un passant lui tend dans la rue un éventail promotionnel vantant une école d’alphabétisation pour adultes.
Elle prend alors une décision qui va changer son destin. À 78 ans, pour la toute première fois de son existence, Kim Jeong-ja empoigne un crayon pour apprendre l’alphabet coréen.
Un marathon d’études contre la douleur
Dès lors, plus rien ne l’arrête. Elle valide son brevet, décroche son équivalent du baccalauréat, puis se présente aux épreuves du CSAT — le redoutable examen d’entrée à l’université coréenne. En 2024, elle en devient la candidate la plus âgée avant d’intégrer l’Institut d’éducation pour l’avenir de Sookmyung, l’établissement même dont sa propre petite-fille est sortie diplômée.
Son quotidien universitaire relève alors d’une discipline de fer :
- Un réveil avant l’aube : en raison de sa mobilité réduite, Kim quitte son domicile à l’aube pour endurer trois heures de transports en commun avant ses cours de 9 heures.
- Zéro ordinateur, tout à la main : ne maîtrisant pas le clavier, elle rédige manuellement ses rapports de recherche de trois pages, ce qui lui demande une journée entière par devoir.
- Des manuels scolaires dédoublés : incapable de transporter de lourdes charges, elle achète chaque livre en deux exemplaires, l’un pour son domicile et l’autre pour sa classe.
- Déjeuner sur place : comme elle ne peut pas marcher jusqu’au restaurant universitaire, elle prend tous ses repas directement à son pupitre en compagnie de ses camarades.
La solidarité de toute une promo
Si les premiers mois s’avèrent intimidants face au vocabulaire des cours magistraux, Kim découvre la solidarité bienveillante du campus. Loin de la mettre à l’écart, les étudiantes l’entourent immédiatement : elles portent son sac, la guident jusqu’au métro et lui trouvent des taxis à la sortie des cours du soir.
De son côté, Kim désamorce la situation avec un humour complice. Sa petite-fille s’amuse d’ailleurs à lui lancer à la maison qu’elle est désormais sa cadette d’amphi, ce à quoi Kim répond joyeusement en lui donnant du « sunbae » (aînée d’études).
« Je ne voulais manquer aucun cours. On ne peut pas réapprendre quelque chose qu’on a manqué », martèle-t-elle avec une rigueur absolue.
Un diplôme en poche et un nouveau défi
Désormais titulaire de son diplôme bac +2 en aide sociale, saluée par la présidente de l’université Moon Si-yeun pour son courage exemplaire, l’octogénaire refuse de s’arrêter là. Elle étudie actuellement l’anglais pour échanger librement avec ses petits-enfants installés aux États-Unis, tout en préparant son inscription en licence pour se spécialiser dans la protection de l’enfance.
« Je veux apporter de l’espoir, même minime, aux enfants vivant dans des conditions difficiles. Je continuerai à tenir un crayon jusqu’au jour où le ciel m’appellera. »
À une époque où l’on craint souvent d’arriver trop tard, Kim Jeong-ja rappelle une vérité percutante : ta vie commence exactement au moment où tu décides de ne plus renoncer.







