Le « TripAdvisor » de la fachosphère ?
Au premier coup d’œil, on pourrait croire à un comparateur de villes classique pour choisir son futur lieu de vie. Mais il suffit de gratter la surface pour comprendre pourquoi la députée écologiste Sabrina Sebaihi a tiré la sonnette d’alarme le 3 janvier dernier. Le site ne se contente pas de vous donner le prix du mètre carré. Il propose une cartographie précise et interactive recensant les lieux de culte musulmans, les centres d’hébergement pour migrants et les quartiers prioritaires.
L’application va beaucoup plus loin dans sa démarche en attribuant des notes aux communes basées sur des critères idéologiques très marqués. L’utilisateur se voit proposer des indicateurs de « défrancisation », de « changement culturel » ou encore d’« interventionnisme social ». Pire, un indice d’« islamisation » prétend mesurer l’évolution démographique religieuse de chaque ville.
Pour séduire un public large, le site joue la carte de la personnalisation avec un cynisme technologique assumé. Trois modes de lecture sont offerts : une version « neutre », une version « inclusive » et une version « identitaire ». Si les termes changent — l’indice « immigration » devenant par exemple « grand remplacement » ou « créolisation » selon le mode choisi — la donnée brute et le message politique restent strictement identiques : associer certaines populations à une menace.
Data science ou pseudoscience ?
Comment le site obtient-il ces chiffres ? C’est ici que la méthodologie pose un sérieux problème éthique et légal. Le créateur, qui opère sous le pseudonyme transparent de « Rémi Gration » (référence directe à la théorie d’extrême droite de la remigration), affirme s’appuyer sur des données publiques de l’Insee.
Cependant, le traitement de ces données n’a rien d’institutionnel. Pour établir son taux d’islamisation, l’auteur effectue un tri manuel des prénoms recensés depuis 1990, décidant arbitrairement de l’origine ethnico-religieuse des citoyens. Une pratique qui s’apparente à la constitution de statistiques ethniques sauvages, strictement encadrées par la loi française.
L’architecture intellectuelle du projet repose sur des fondations tout aussi contestables. Pour justifier ses corrélations entre immigration et insécurité, le site ne cite pas de sociologues ou de criminologues reconnus, mais renvoie vers Fdesouche, un blog d’actualité identitaire, ou vers les travaux de Richard Lynn. Ce psychologue britannique, figure controversée, est connu pour ses thèses racialistes et sa « carte des QI dans le monde », une théorie largement invalidée par la communauté scientifique internationale mais utilisée ici comme gage de sérieux.
Si « Rémi Gration » se défend de toute haine, évoquant une simple « corrélation mathématique » et des « indices relatifs », la construction même de l’outil oriente l’utilisateur vers une conclusion unique : la présence de minorités serait un facteur négatif pour la qualité de vie.
La contre-attaque judiciaire et politique
Face à ce que Guillaume Gontard, président du groupe écologiste au Sénat, qualifie de « stigmatisation décomplexée », la réponse institutionnelle s’organise. L’alerte lancée par Sabrina Sebaihi a provoqué une réaction rapide place Beauvau. Laurent Nuñez a confirmé que ses services étudiaient le dossier, une procédure qui pourrait mener à un blocage du site.
Le volet judiciaire est déjà ouvert. La députée a saisi la procureure de la République au titre de l’article 40, dénonçant une « provocation à la discrimination » et une « introduction frauduleuse de données ». De son côté, SOS Racisme prépare une plainte contre X, ciblant à la fois les créateurs et les hébergeurs de la plateforme.
Cette plateforme véhicule et encourage des narratifs racistes […] Elle incite implicitement à éviter certains quartiers ou commerces du fait de la présence de populations migrantes. — SOS Racisme
L’inquiétude est d’autant plus vive que le calendrier politique s’accélère. À deux mois des élections municipales de 2026, cet outil est perçu comme une arme d’influence capable de peser sur le scrutin local. En mettant, selon les mots de l’élue écologiste, « une cible dans le dos » des musulmans, le site franchit la ligne rouge entre la liberté d’expression et l’incitation à la haine, un délit pénal en France.
Le créateur du site, qui affirme vouloir prochainement cartographier les vendeurs de kebabs, revendique son anonymat pour éviter le harcèlement. Un paradoxe cinglant pour celui qui expose publiquement des communautés entières sur une carte interactive.








