Le portrait-robot du dirigeant : ingénieur, élitiste et (trop) masculin
Si l’on devait dessiner le portrait moyen d’un PDG du CAC 40 aujourd’hui, il ressemblerait à un homme de 58 ans, passé par une classe préparatoire et diplômé d’une grande école d’ingénieurs. Malgré les promesses de diversité, le sommet de la pyramide économique reste un club très fermé.
La dictature du diplôme : Polytechnique et HEC au sommet
En France, le diplôme est plus qu’un sésame : c’est un marqueur indélébile. En 2025, près de 60 % des dirigeants du CAC 40 sont issus des écoles les plus prestigieuses du pays. Contrairement aux États-Unis où le MBA est roi, la France privilégie la rigueur mathématique et l’esprit de synthèse des ingénieurs.
Les trois voies royales pour accéder à ces postes sont clairement identifiées :
- L’École Polytechnique (l’X) : C’est la fabrique à patrons par excellence. On retrouve des « X » à la tête de géants industriels comme Patrick Pouyanné (TotalEnergies), Guillaume Faury (Airbus) ou encore Xavier Huillard (Vinci). Près d’un quart des patrons du CAC sont des polytechniciens.
- Les grandes écoles de commerce (HEC, ESSEC, ESCP) : Elles forment les dirigeants du luxe, de la finance et des services. François-Henri Pinault (Kering) sort d’HEC, tandis que Nicolas Hieronimus (L’Oréal) est un alumni de l’ESSEC.
- L’ENA et les corps d’État : Bien que moins représentée qu’il y a vingt ans, l’École Nationale d’Administration reste présente, notamment dans les secteurs régulés ou bancaires, avec des profils comme Alexandre Bompard (Carrefour).
« Le diplôme n’est pas un critère absolu, mais du diplôme dépend souvent le parcours initial qui propulse vers les sommets. » – Marc Sanglé-Ferrière, expert en recrutement de dirigeants.
Où sont les femmes ? Un plafond de verre persistant
C’est le point noir du tableau. En 2025, la parité au sein des comités exécutifs progresse, mais le poste de numéro un reste une chasse gardée masculine. Sur les 40 entreprises de l’indice, on compte à peine quatre femmes aux commandes opérationnelles (environ 10 %).
Ces pionnières, souvent issues de parcours scientifiques d’excellence, dirigent pourtant des secteurs stratégiques :
- Christel Heydemann chez Orange (Polytechnique).
- Estelle Brachlianoff chez Veolia (Polytechnique).
- Catherine MacGregor chez Engie (CentraleSupélec).
Leur point commun ? Elles sont toutes ingénieures. Cela illustre une réalité : pour une femme, la légitimité technique apportée par un diplôme d’ingénieur de premier plan semble être un atout indispensable pour briser le plafond de verre.
Héritiers vs Super-salariés : deux styles de pouvoir
Au sein du CAC 40, deux mondes cohabitent. D’un côté, les familles fondatrices qui verrouillent le capital ; de l’autre, des managers de très haut vol recrutés pour leur performance.
Les héritiers et fondateurs : le temps long
Dans le secteur du luxe et des spiritueux, le pouvoir se transmet souvent par le sang. Ces dirigeants ont l’avantage de pouvoir imposer une vision à très long terme, sans avoir les yeux rivés sur le cours de bourse trimestriel.
- Bernard Arnault (LVMH) : L’homme le plus influent du luxe mondial a bâti un empire familial tentaculaire.
- Axel Dumas (Hermès) : Descendant de la famille fondatrice, il incarne la réussite insolente de la marque au « H », misant sur la rareté et l’artisanat plutôt que sur les volumes.
- Alexandre Ricard (Pernod Ricard) : Petit-neveu du fondateur, il a su moderniser le groupe tout en gardant l’esprit familial.
Les « super-salariés » : la culture du résultat
À l’inverse, dans l’industrie lourde ou la banque, les patrons sont des mandataires sociaux. Ils ne possèdent pas l’entreprise, ils la gèrent. Leur position est plus précaire : ils doivent rendre des comptes précis aux actionnaires et peuvent être débarqués si la performance n’est pas au rendez-vous.
C’est le cas de dirigeants comme Carlos Tavares (Stellantis) ou Luca de Meo (Renault), qui sont jugés sur leur capacité à redresser des marges et à piloter des fusions complexes.
Les patrons du CAC 40 (2025)
| Entreprise | Dirigeant(e) | Formation / Origine |
|---|---|---|
| Accor | Sébastien Bazin | Sorbonne (Finance) |
| Air Liquide | François Jackow | ENS / Harvard |
| Airbus | Guillaume Faury | Polytechnique / Supaero |
| ArcelorMittal | Aditya Mittal | Wharton School |
| AXA | Thomas Buberl | Univ. Saint-Gall (Suisse) |
| BNP Paribas | Jean-Laurent Bonnafé | Polytechnique / Mines |
| Bouygues | Olivier Roussat | INSA Lyon |
| Capgemini | Aiman Ezzat | CPE Lyon / UCLA |
| Carrefour | Alexandre Bompard | ENA / Sciences Po |
| Crédit Agricole | Philippe Brassac | ENSAE |
| Danone | Antoine de Saint-Affrique | ESSEC |
| Dassault Systèmes | Pascal Daloz | Mines Paris |
| Edenred | Bertrand Dumazy | ESCP / Harvard |
| Engie | Catherine MacGregor | CentraleSupélec |
| EssilorLuxottica | Francesco Milleri | Univ. Florence / Bocconi |
| Eurofins Scientific | Gilles Martin | Centrale Paris |
| Hermès | Axel Dumas | Sciences Po / Harvard |
| Kering | François-Henri Pinault | HEC Paris |
| Legrand | Benoît Coquart | ESSEC / Sciences Po |
| L’Oréal | Nicolas Hieronimus | ESSEC |
| LVMH | Bernard Arnault | Polytechnique |
| Michelin | Florent Menegaux | Mines Paris |
| Orange | Christel Heydemann | Polytechnique / Ponts |
| Pernod Ricard | Alexandre Ricard | ESCP / Wharton |
| Publicis | Arthur Sadoun | EBS Paris / INSEAD |
| Renault | Luca de Meo | Univ. Bocconi (Italie) |
| Safran | Olivier Andriès | Polytechnique / Mines |
| Saint-Gobain | Benoît Bazin | Polytechnique / Ponts / MIT |
| Sanofi | Paul Hudson | Univ. Manchester (UK) |
| Schneider Electric | Olivier Blum | Grenoble EM |
| Société Générale | Slawomir Krupa | Sciences Po |
| Stellantis | Carlos Tavares | Centrale Paris |
| STMicroelectronics | Jean-Marc Chéry | Arts et Métiers (ENSAM) |
| Teleperformance | Daniel Julien | Univ. Paris-Nanterre |
| Thales | Patrice Caine | Polytechnique / Mines |
| TotalEnergies | Patrick Pouyanné | Polytechnique / Mines |
| Unibail-Rodamco-Westfield | Jean-Marie Tritant | Burgundy SB |
| Veolia | Estelle Brachlianoff | Polytechnique / Ponts |
| Vinci | Xavier Huillard | Polytechnique / Ponts |
| Vivendi | Arnaud de Puyfontaine | ESCP / Harvard |
Rémunérations : la vérité sur les millions du CAC 40
Chaque année, la publication des salaires des patrons déclenche des polémiques. En 2024 et 2025, la tendance est à l’alignement sur les standards internationaux, créant un fossé avec les salaires moyens français.
Comment est calculé le salaire d’un grand patron ?
La rémunération d’un patron du CAC 40 est un mécanisme complexe composé de trois étages :
- Le salaire fixe : C’est la partie « stable », généralement comprise entre 1 et 3 millions d’euros par an.
- Le variable annuel : Un bonus versé si les objectifs de l’année (chiffre d’affaires, RSE, marge) sont atteints.
- Le long terme (Actions de performance) : C’est souvent la plus grosse part du gâteau. Le dirigeant reçoit des actions gratuites qui ne seront disponibles que dans 3 ou 4 ans, et seulement si l’entreprise performe sur la durée.
Le classement des rémunérations qui font débat
Certains secteurs paient nettement mieux que d’autres. L’industrie automobile mondialisée et le luxe dominent le classement, tandis que les banques françaises restent « modestes » par rapport à leurs homologues américaines.
- Carlos Tavares (Stellantis) : Souvent en tête de classement avec des packages dépassant parfois les 20 ou 30 millions d’euros (incluant les primes de performance exceptionnelles liées à la fusion PSA-Fiat).
- Francesco Milleri (EssilorLuxottica) : Le géant de l’optique offre également des rémunérations très élevées, boostées par les actions.
- Bernard Arnault (LVMH) : Si sa rémunération fixe est élevée, c’est surtout via les dividendes de ses actions qu’il perçoit des revenus colossaux, étant le propriétaire majoritaire.
À l’inverse, certains dirigeants comme ceux d’Orange ou de Schneider Electric (dont le nouveau PDG Olivier Blum a pris ses fonctions fin 2024) ont des rémunérations plus encadrées, souvent scrutées par l’État lorsqu’il est actionnaire.
Le paysage des patrons du CAC 40 en 2025 montre une élite compétente et mondialisée, mais qui peine encore à s’ouvrir à la diversité des profils. Si les diplômes d’ingénieurs restent la voie royale, les défis climatiques et numériques pourraient, à l’avenir, rebattre les cartes des compétences requises pour diriger ces mastodontes.








