Le smartphone : ce nouveau maître du temps
C’est un geste devenu automatique. Dès le réveil, 20 % des enfants en France sautent sur leur téléphone avant même d’avoir posé un pied par terre. Résultat ? L’heure s’affiche en chiffres digitaux, directe, passive, sans aucun effort de réflexion. Pour la génération TikTok, le cadran à aiguilles de la cuisine ressemble désormais à un artefact archéologique ou à un casse-tête chinois.
Au-delà de l’anecdote, ce réflexe modifie profondément le réveil de nos enfants. Comme le souligne le psychanalyste Michael Stora, le portable agit comme une « prothèse » pour s’éveiller au monde. On ne cherche plus l’information, on la subit. Cette habitude grignote les moments de calme nécessaires au cerveau pour se structurer, transformant le petit-déjeuner en une session de consommation de contenus plutôt qu’en un moment d’éveil cognitif.

Une fracture sociale qui se lit sur le cadran
Si la disparition des horloges analogiques semble générale, elle ne frappe pas tout le monde de la même manière. Gaële Henri-Panabière, maîtresse de conférences à l’université Paris Cité, tire la sonnette d’alarme : l’apprentissage de l’heure varie fortement selon les classes sociales. Dans les foyers où les écrans remplacent tous les objets traditionnels, les enfants perdent le contact avec la matérialité du temps.
Les horloges murales disparaissent des salons, et avec elles, un outil pédagogique gratuit et quotidien. Dans les familles plus aisées ou sensibilisées, on continue de valoriser cet objet « déco » qui oblige l’enfant à visualiser des fractions de journée. Sans ces aiguilles, le temps devient une notion abstraite, un simple défilement de chiffres qui ne permet pas de « voir » la durée s’écouler. C’est une nouvelle forme d’inégalité qui s’installe avant même l’entrée au CP.
« Les horloges à aiguilles permettent de matérialiser l’écoulement du temps, ce qui le rend moins abstrait aux yeux des enfants que les chiffres seuls. » – Gaële Henri-Panabière
Plus qu’un jouet : un exercice pour le cerveau
On pourrait se dire : « Après tout, on s’en fiche, le numérique est partout ». Mais lire une montre à aiguilles n’est pas qu’une compétence de vieux grincheux. C’est un exercice mental complet. Cela demande de jongler avec le calcul mental, le repérage spatial et surtout les fractions. Comprendre qu’un quart d’heure est une part d’un gâteau de 60 minutes aide à structurer la pensée logique.
Le cerveau apprend ainsi à penser en cycles plutôt qu’en moments isolés. En perdant cette habitude, les enfants se privent d’un entraînement quotidien à la concentration. Les experts sont formels : ce déclin de la montre classique participe à un délitement plus large de l’attention et de l’autonomie. Face à une horloge, l’enfant doit faire l’effort de traduire une image en donnée. Face à un iPhone, il consomme une information pré-mâchée.
Vers une « sanctuarisation » du temps réel
Face à ce constat, le gouvernement a commencé à réagir en 2025 avec des mesures radicales, comme l’interdiction des écrans dans les lieux d’accueil de la petite enfance. Mais la loi ne peut pas tout faire. Joëlle Sicamois, de la Fondation pour l’enfance, insiste sur la nécessité de « sanctuariser » certains moments, comme le repas, pour protéger le cerveau des plus jeunes.
Il ne s’agit pas de déclarer la guerre à la technologie, mais de réintroduire des objets simples dans notre quotidien. Acheter une horloge à aiguilles pour la chambre des enfants, ou leur offrir leur première montre analogique, c’est leur redonner le pouvoir de visualiser leur propre vie. Et vous, seriez-vous encore capable de donner l’heure exacte sur une montre sans chiffres en moins de trois secondes ?








