Le sentiment d’être un « passager clandestin »
Pour Clara, 21 ans, l’arrivée en Master à Sciences Po a été le déclencheur. Admise via une passerelle après la fac, elle s’est retrouvée au milieu d’étudiants issus du concours post-bac, qui semblaient déjà tout connaître. « Je ne me considérais pas légitime par rapport à eux et cela m’a rongé », confie-t-elle. Elle se voyait comme une « passagère clandestine », attendant presque qu’on lui demande de quitter l’amphi.
Ce ressenti est classique. Le syndrome de l’imposteur n’est pas une maladie mentale, mais une expérience psychologique où l’individu nie la propriété de ses propres accomplissements. Comme l’explique Lina, 33 ans, fraîchement agrégée d’anglais : « Je m’attends à recevoir un courrier me disant que c’est une erreur ». Pour ces profils, souvent brillants, la réussite n’est jamais due au talent ou au travail, mais à la chance, au hasard, ou à un malentendu.
Pourquoi cela frappe-t-il les étudiants ?
L’entrée dans l’enseignement supérieur marque une rupture brutale des repères. On quitte le lycée pour un environnement où la compétition est plus rude et les attentes plus floues. Selon les psychiatres et psychologues universitaires, deux moments sont particulièrement critiques : l’arrivée dans le supérieur et le début de la professionnalisation.
Plus la filière est prestigieuse (Grandes Écoles, Médecine, Prépas), plus le terrain est fertile pour ce doute maladif. Une étude de l’université Brigham Young a montré que 20 % des étudiants dans les cursus d’élite en souffrent sévèrement. Le phénomène est aggravé par plusieurs facteurs sociétaux :
- La pression de l’excellence : Entre les réseaux sociaux et les attentes familiales, l’idéalisation de la réussite crée un décalage violent avec la réalité vécue.
- Le statut de « transfuge de classe » : Les étudiants issus de milieux modestes qui intègrent des élites ressentent souvent une infériorité liée au manque de codes sociaux. Ils ont l’impression de trahir leur milieu d’origine tout en ne se sentant pas acceptés dans le nouveau.
La spirale de l’échec : procrastination ou surmenage
Le danger de ce syndrome, c’est qu’il modifie le comportement de travail de manière contre-productive. Persuadé de ne pas être à la hauteur, l’étudiant va souvent adopter deux stratégies de défense extrêmes :
- La procrastination : On remet tout au lendemain par peur d’affronter la tâche. Si l’on échoue, on se dira « je n’ai pas travaillé », ce qui protège l’ego. Si l’on réussit, ce sera « de la chance ».
- Le travail frénétique : On bosse trois fois plus que nécessaire pour compenser cette incompétence imaginaire. Cela mène droit au burn-out étudiant.
Certains cherchent même des échappatoires radicaux. Des chercheurs ont observé que des étudiants tentaient d’échapper à cette pression en se réfugiant massivement dans les jeux vidéo, passant parfois plus de temps à jouer qu’à réviser, créant ainsi les conditions réelles de l’échec qu’ils redoutaient.
Performance vs Ressenti : le grand écart
Il est crucial de retenir une donnée factuelle : il n’existe aucune corrélation entre le syndrome de l’imposteur et la performance réelle. Les étudiants qui se sentent nuls sont objectivement aussi compétents que les autres. Clara, par exemple, a fini par valider son année avec de très bons résultats, prouvant que son angoisse était infondée.
« C’est plutôt sain et constructif de s’interroger sur ses capacités, cela permet de conserver une certaine humilité. Le problème, c’est quand le doute forme une boucle anxieuse. » — Kevin Chassangre, psychologue.
Comment briser le cercle vicieux ?
Si vous vous reconnaissez dans ces lignes, sachez que le silence est votre pire ennemi. Cependant, attention à qui vous vous confiez. En parler à ses camarades de promo peut parfois aggraver la situation, car cela renforce la comparaison (« Lui aussi il stresse, mais lui il est fort »).
Les études suggèrent plutôt de se tourner vers des personnes extérieures au cursus (amis d’enfance, famille, ou professeurs bienveillants). Pour sortir de l’isolement, l’engagement associatif est une arme redoutable. En rejoignant une association, comme l’a fait Clara, on travaille en groupe de manière plus informelle, on retrouve du lien social sans l’enjeu de la note, et on reprend confiance en ses capacités relationnelles.
Enfin, les établissements prennent désormais le sujet au sérieux. Des dispositifs comme « Santé Psy Étudiant » ou des ateliers d’écriture et de prévention dans les écoles (comme à l’IPSA) sont là pour aider. Tenir un « journal de réussites », où l’on note factuellement ses succès, permet aussi de rééduquer son cerveau à accepter le mérite.
















