Une minorité religieuse, mais un poids croissant dans le débat public
Premier rappel utile : non, la France n’est pas en train de devenir un « pays musulman ». Selon l’étude, les musulmans représentent environ 7 % de la population de plus de 15 ans. L’islam est bien la deuxième religion de France, derrière le catholicisme, mais loin derrière une population majoritaire qui se dit soit catholique, soit sans religion.
Ce qui a surtout changé, c’est le paysage religieux global : chute du catholicisme, montée des personnes sans religion, et maintien d’un noyau musulman numériquement minoritaire mais beaucoup plus pratiquant que la moyenne. C’est cette combinaison qui nourrit une partie des tensions : une société qui se sécularise d’un côté, une minorité qui se réislamise de l’autre.
Comment l’étude Ifop a été réalisée ?
Pour éviter les fantasmes, quelques éléments méthodo. L’Ifop a interrogé un échantillon national de plus de 14 000 personnes, dont 1 005 personnes de religion musulmane, âgées de 15 ans et plus, en France métropolitaine. Objectif : pouvoir suivre l’évolution sur près de quarante ans, en comparant les données de 1989, 1995, 1998… et 2025.
L’enquête ne se contente pas de demander si les gens sont « croyants ». Elle mesure :
- la religiosité déclarée (se dire religieux, très religieux) ;
- les pratiques (prière, fréquentation de la mosquée, jeûne du Ramadan, consommation d’alcool) ;
- les normes de genre (mixité, port du voile, contacts hommes-femmes) ;
- le rapport à la science et à la loi française ;
- la sympathie pour différents courants islamistes.
L’idée n’est pas de « labelliser » chaque répondant comme radical ou non, mais de voir comment évoluent ces indicateurs dans le temps, et surtout entre générations.
Religiosité en hausse : les jeunes plus pratiquants que leurs parents
Premier enseignement fort : les musulmans de France sont, en moyenne, beaucoup plus religieux que les autres croyants. Environ 80 % se déclarent religieux, contre moins de la moitié dans les autres religions. Chez les 15–24 ans, cette proportion monte encore, et près d’un sur trois se dit très religieux.
Ce qui surprend les sociologues, c’est que le schéma classique de sécularisation est inversé : dans la plupart des religions, ce sont les plus âgés qui sont les plus pratiquants. Ici, c’est l’inverse. La jeunesse musulmane est plus religieuse que ses aînés.
Pratiques cultuelles : prière, mosquée, Ramadan
Cette religiosité ne reste pas théorique. Elle se traduit par des pratiques plus fréquentes :
- la prière quotidienne concerne aujourd’hui une majorité de musulmans, avec un niveau particulièrement élevé chez les moins de 25 ans ;
- la fréquentation hebdomadaire de la mosquée a plus que doublé en quarante ans ;
- l’observance intégrale du Ramadan progresse nettement, surtout chez les jeunes, où elle devient quasi systématique.
Dans le même temps, la non-consommation d’alcool augmente fortement, notamment chez les moins de 25 ans. On voit se dessiner un modèle de pratique plus rigoureux, plus assumé, avec des marqueurs de style de vie très visibles.
Un phénomène de réislamisation générationnelle
Pour l’Ifop, on assiste à une véritable réaffiliation religieuse d’une partie de la jeunesse musulmane à un islam traditionaliste. Les jeunes n’abandonnent pas la religion de leurs parents : ils la durcissent, la codifient davantage, et la placent au centre de leur identité.
« L’enquête dessine le portrait d’une population musulmane traversée par un processus de réislamisation, structurée autour de normes religieuses plus rigoristes et tentée de plus en plus par un projet politique islamiste », résume François Kraus, directeur du pôle Politique / Actualités de l’Ifop.
Genre, corps et mixité : un rapport plus strict
Autre point sensible : les relations entre les sexes. L’étude montre une montée d’un certain séparatisme de genre :
- une partie significative des répondants refuse au moins une forme de contact physique ou visuel avec l’autre sexe (bise, serrage de main, piscine mixte, médecin de sexe opposé) ;
- chez les jeunes, ce refus de la mixité est encore plus marqué.
Le port du voile illustre bien ce contraste générationnel : il recule chez les quinquagénaires, mais progresse très fortement chez les 18–24 ans, où près d’une jeune femme musulmane sur deux se couvre. Les motivations avancées sont multiples : obligation religieuse, affirmation identitaire, mais aussi protection face au sexisme dans l’espace public.
Quand la religion entre en tension avec la loi et la science
L’étude ne s’arrête pas aux pratiques. Elle interroge aussi les répondants sur ce qu’ils feraient en cas de conflit entre :
- les règles de l’islam et les lois françaises ;
- la religion et la science (par exemple sur la création du monde).
Une part importante des musulmans, et plus encore des jeunes, affirme que les règles religieuses doivent primer dans ces situations. De même, une nette majorité déclare que la religion a plutôt raison que la science sur la question de la création du monde, avec un pic chez les 15–24 ans.
On voit émerger une forme d’absolutisme religieux : la religion n’est plus seulement un repère moral ou culturel, mais une norme supérieure censée guider la vie quotidienne et l’organisation de la société.
Islamisme et jeunes générations : une minorité, mais en hausse
C’est le volet le plus commenté de l’étude : la montée de la sympathie pour les courants islamistes. Selon l’Ifop, environ un tiers des musulmans interrogés se dit proche d’au moins une mouvance islamiste (Frères musulmans, salafisme, wahhabisme, Tabligh, etc.), et la proportion monte nettement chez les plus jeunes.
Cela ne signifie pas que tous soutiennent le djihadisme ou la violence, mais que l’idéologie islamiste – l’idée que la loi islamique doit structurer la société – gagne du terrain dans certains segments de la population. Les chiffres témoignent aussi d’une progression impressionnante en 30 ans du nombre de personnes qui approuvent tout ou partie des positions islamistes.
Quelques chiffres clés par génération
Pour visualiser le fameux « gradient générationnel » mis en avant par l’Ifop, voici un tableau synthétique de quelques indicateurs évoqués dans l’étude :
| Indicateur (2025) | Ensemble des musulmans | 15–24 ans | 50 ans et plus |
|---|---|---|---|
| Se disent religieux | ≈ 80 % | ≈ 87 % | moins élevé |
| Se disent très religieux | ≈ 24 % | ≈ 30 % | ≈ 12 % |
| Prière quotidienne | ≈ 62 % | ≈ 67 % | ≈ 53 % |
| Fréquentation hebdo de la mosquée | ≈ 35 % | ≈ 40 % | ≈ 21 % |
| Sympathie pour au moins une mouvance islamiste | ≈ 33 % | ≈ 42 % | ≈ 16 % |
| Estiment que la charia doit s’appliquer (au moins en partie) | près de 50 % | ≈ 59 % | moins de 40 % |
Ce tableau ne dit pas tout, mais il montre bien la logique : sur presque tous les indicateurs, les jeunes sont plus rigoristes que leurs aînés. Le phénomène n’est pas marginal, il structure la nouvelle génération.
Des trajectoires d’intégration loin d’être linéaires
L’étude insiste aussi sur des différences à l’intérieur même de la population musulmane. Par exemple :
- les personnes dont le père est né en France peuvent se montrer plus attirées par les courants islamistes que celles dont le père est né au Maghreb ou au Proche-Orient ;
- les niveaux de diplôme et la position sociale jouent un rôle : les cadres sont globalement moins perméables aux thèses islamistes que les catégories populaires ;
- le lieu de résidence compte aussi : certains quartiers concentrent davantage de sympathisants de ces mouvances.
Autrement dit, parler des « jeunes musulmans » comme d’un bloc homogène n’a pas de sens. On a plutôt un continuum qui va d’une pratique rigoriste et politisée à une pratique traditionnelle, en passant par des profils très distanciés ou critiques vis-à-vis de l’islamisme.
Ce que cela dit de la France de 2025
Ce que révèle l’étude, ce n’est pas un « grand remplacement », mais une double crise :
- une crise de la culture majoritaire, avec le recul rapide de la matrice catholique qui structurait l’espace symbolique français ;
- et, en parallèle, la montée d’îlots normatifs qui se réfèrent à d’autres codes (religieux, culturels, politiques), dont une partie de la jeunesse musulmane.
Pour beaucoup de jeunes, la réislamisation fonctionne comme une forme de réaffirmation identitaire face à un environnement perçu comme raciste, islamophobe ou assimilateur. Pour les pouvoirs publics, pour l’école, pour le monde du travail, cela pose une question très concrète : comment faire cohabiter des normes religieuses plus exigeantes avec les valeurs de la République, sans stigmatiser une population déjà très exposée aux discriminations ?








