De l’écran de télé au portefeuille : l’engrenage de la confiance
Mélissa n’était pas une passionnée de bourse. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, elle a découvert l’univers du trading non pas dans les pages saumon d’un journal économique, mais devant sa télévision. C’est en regardant l’émission Touche Pas à Mon Poste (TPMP) qu’elle découvre Marc Blata. L’homme est charismatique, affiche un train de vie luxueux à Dubaï et cumule alors plus de quatre millions d’abonnés sur Instagram.
Le discours de l’influenceur est rodé et séduisant par sa simplicité apparente. Il promeut le copy trading, une technique qui consiste à copier automatiquement les positions d’un trader expérimenté. La promesse ? « Le trader prend de l’argent, je prends de l’argent et vous prenez de l’argent ». Pour Mélissa, l’argumentaire semble « hyper transparent ». Rassurée par la notoriété médiatique du personnage, elle décide de franchir le pas.
Elle investit une première mise de 500 euros. L’objectif est simple : répliquer les mouvements financiers transmis par l’influenceur via des applications dédiées ou des groupes Telegram. Mais très vite, la réalité des marchés rattrape la promesse marketing.
« Il faut augmenter tes lots » : la fuite en avant
Les premiers résultats ne sont pas au rendez-vous. Au lieu de voir son capital fructifier, Mélissa constate des pertes. C’est à ce moment précis que le piège psychologique se referme. Inquiète, elle cherche des réponses et se tourne vers l’entourage proche de l’influenceur, notamment Nade Blata, son épouse.
La réponse obtenue est un classique des mécanismes d’emprise financière. Au lieu de lui conseiller la prudence ou le retrait, on l’incite à investir davantage pour se « refaire ». « Elle m’a dit : ‘il faut que tu augmentes tes lots' », raconte Mélissa. Pensant avoir affaire à des experts bienveillants, elle se dit que son interlocutrice a peut-être raison. Mélissa remet alors 500 euros dans la machine.
Cette technique de la « moyenne à la baisse » ou de la surenchère est fréquente dans les arnaques au trading : elle joue sur le refus de l’investisseur d’accepter sa perte initiale, le poussant à perdre encore plus.
L’illusion mathématique : pourquoi vous ne pouvez pas gagner
Avec le recul, Mélissa a analysé froidement la mécanique qui l’a délestée de ses économies. Si le copy trading est une activité légale en soi, la manière dont elle était présentée ici relevait, selon son témoignage, de la pratique commerciale trompeuse.
L’illusion reposait sur un taux de réussite artificiellement gonflé. « Ils nous disaient que sur 10 trades, 9 étaient gagnants et un seul perdant », explique-t-elle. Sur le papier, cela semble imbattable. Mais la réalité comptable est tout autre :
- Les 9 trades gagnants rapportaient des sommes dérisoires (deux ou trois euros).
- L’unique trade perdant engloutissait des sommes massives (300 ou 400 euros).
« Statistiquement, c’est impossible d’être en positif, en fait. »
Ce déséquilibre risque/récompense (risk/reward) est fatal pour le portefeuille des débutants, mais il permet à l’influenceur de maintenir une illusion de compétence en affichant un taux de réussite élevé en nombre d’opérations, tout en masquant la perte globale en valeur.
Fininfluenceurs : la fin de l’impunité ?
Mélissa s’en sort avec une perte de 1 000 euros, une somme importante, mais bien inférieure à la moyenne nationale. Selon l’Autorité des Marchés Financiers (AMF), le préjudice moyen pour les victimes de ces placements frauduleux s’élève à 29 000 euros. Au total, ce sont près de 500 millions d’euros qui s’évaporent chaque année en France dans ce type d’escroqueries.
Face à l’ampleur du phénomène, les autorités réagissent. L’AMF et la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) ont signé un nouvel accord le 30 décembre dernier pour serrer la vis. Sur les réseaux, plus de 150 « fininfluenceurs » ont été identifiés. Une trentaine d’entre eux, profitant de leur notoriété pour vendre des placements risqués voire frauduleux, font l’objet d’une surveillance accrue.
Quant à Marc Blata et son épouse, qui résident à Dubaï et nient toute malversation, ils sont visés par deux enquêtes du parquet de Paris pour escroquerie en bande organisée et abus de confiance. Leurs comptes Instagram ont été supprimés en 2023, mais pour des milliers d’abonnés, l’argent investi reste, pour l’heure, perdu dans les sables du désert.








