Le marché de l’angoisse : quand l’orientation devient un luxe
On ne parle plus seulement d’études, mais d’une véritable stratégie de survie. Avec 25 000 formations disponibles sur la plateforme, les familles sont prêtes à tout pour ne pas rater le coche. Selon les acteurs du secteur, le marché du coaching en orientation affiche une croissance insolente de 15 à 30 % cette année. Pourquoi ? Parce qu’une mauvaise orientation a un prix émotionnel dévastateur, mais aussi un coût financier réel : 13 000 euros pour les finances publiques par étudiant qui abandonne en première année.
Pour les parents, la facture grimpe vite. Les tarifs oscillent entre 50 et 100 euros la séance, mais la tendance est aux « forfaits sérénité ». Comptez entre 300 et 1 200 euros pour un pack de 5 à 7 séances. Certains vont même jusqu’à débourser 3 500 euros pour un accompagnement « VIP ». Pour Leonel, lycéen en terminale, sacrifier ces 1 000 euros est un investissement nécessaire « pour un plus grand avenir ». Une vision qui n’est malheureusement pas accessible à toutes les bourses.
Un système à deux vitesses qui creuse les inégalités
C’est le point noir de ce business : il renforce une sélection invisible. Les familles les moins familières avec l’enseignement supérieur partent avec un handicap majeur. Sans le capital culturel ou financier pour s’offrir un expert, ces élèves se retrouvent seuls face à une plateforme complexe. Le coaching privé devient alors une « assurance contre l’échec » réservée à une élite, créant un fossé béant avant même le premier cours à la fac.
En face, le service public peine à suivre la cadence. Les chiffres du ministère de l’Éducation nationale sont alarmants : on compte en moyenne un seul psychologue de l’Éducation nationale pour 1 300 élèves. Ce déficit structurel laisse un vide immense que les entreprises privées s’empressent de combler. Pour beaucoup de jeunes, le sentiment d’abandon est réel, et le recours au privé apparaît moins comme un choix que comme une nécessité par défaut.
Gare aux dérives : des « experts » pas toujours qualifiés
Attention toutefois, car payer ne garantit pas le succès. La profession de coach en orientation n’étant absolument pas réglementée, n’importe qui peut s’autoproclamer spécialiste. On y croise d’anciens commerciaux ou des parents qui se lancent après avoir aidé leurs propres enfants, sans aucune certification réelle. Certaines familles, comme celle d’Héloïse Martins, ont ainsi dépensé plus de 1 000 euros pour recevoir des conseils vagues du type « journalisme ou droit, à creuser toute seule ». Un bilan qu’elle juge « catastrophique ».
« Le recours à un coaching payant ne garantit pas forcément de faire le bon choix. C’est parfois un investissement inutile pour un résultat décevant. »
Face à ce Far West, certains lycées tentent de résister. Au lycée Mansart, dans les Yvelines, on mise sur la gratuité. Des professeurs comme Antoine Binauld consacrent du temps en classe pour guider les élèves. Pour ces lycéens, payer pour s’orienter semble absurde : « On a nos professeurs référents qui nous aident ». Une alternative solide, à condition que le temps scolaire dédié à l’orientation soit suffisant pour absorber l’anxiété générale.
L’erreur d’orientation : un coût colossal pour la société
Au-delà des drames individuels, c’est toute la collectivité qui paie l’addition. La Cour des comptes estime que le redoublement universitaire coûte chaque année 530 millions d’euros à l’État. En France, seuls 36 % des étudiants décrochent leur licence en trois ans. C’est l’un des taux les plus bas d’Europe. La réorientation précoce, bien que coûteuse sur le moment, permettrait pourtant de doubler les chances d’obtenir un diplôme à long terme.
En 2026, l’orientation est devenue le centre névralgique de la réussite sociale. Tant que les moyens publics ne permettront pas un accompagnement humain et personnalisé pour chaque élève, le business du coaching continuera de prospérer sur le terreau de l’angoisse parentale. Le vrai défi de Parcoursup n’est plus seulement technique, il est devenu profondément politique et social.
















