Un sauvetage à 10 millions d’euros pour un titre en crise
Sur le papier, racheter Valeurs actuelles en 2025 ressemble à un pari risqué. Le titre est en perte de vitesse critique. Entre juillet 2024 et juin 2025, sa diffusion a chuté de 21,5 %, tombant à seulement 73 000 exemplaires vendus en moyenne. Concurrencé par la « bollosphère » (le JDD, JDNews) et fragilisé par le départ de sa figure de proue Geoffroy Lejeune, le magazine cherchait un second souffle.
C’est ici qu’intervient un trio d’investisseurs aux poches profondes :
- Benjamin La Combe : Entrepreneur venu du paysage et de la finance, il prend la présidence du conseil d’administration.
- La famille Caude : Spécialistes des médias numériques, ils apportent leur expertise technique.
- Pierre-Édouard Stérin : Le fondateur de Smartbox, via son fonds Odyssée Impact, est le financeur clé de l’opération.
Leur plan ? Injecter une dizaine de millions d’euros sur trois ans. Si Stérin reste officiellement minoritaire et ne siège pas au conseil, personne n’est dupe : c’est son agenda politique qui dicte la manœuvre.
De TikTok au kiosque : la « galaxie Stérin » s’étend
Pour comprendre ce rachat, il faut dézoomer. Valeurs actuelles n’est que la pointe émergée d’un iceberg médiatique construit méthodiquement pour toucher tous les publics.
En 2025, Pierre-Édouard Stérin a verrouillé des positions stratégiques sur les réseaux sociaux, là où l’opinion des 16-35 ans se forge :
- Cerfia : Avec 1,2 million d’abonnés sur X et des milliards de vues, ce compte est devenu une source d’info incontournable pour les jeunes. Racheté discrètement, il a vu sa ligne éditoriale s’infléchir, boycottant par exemple les infos de l’Humanité.
- Neo.tv : Un média 100 % vidéo, style « Brut », qui met en avant le terroir et les traditions.
- Explore Media : Un géant de l’« edutainment » (éducation et divertissement) cumulant 12 millions de followers.
- Marmeladz : Une agence d’influenceurs pour toucher la Gen Z via des contenus lifestyle.
La stratégie est redoutable : utiliser des canaux perçus comme neutres ou divertissants pour diffuser, par petites touches, une vision du monde conservatrice.
Le projet Périclès : 150 millions pour gagner la bataille culturelle
Toutes ces acquisitions ne sont pas le fruit du hasard. Elles découlent d’une feuille de route précise, révélée au grand public en 2024 : le projet Périclès. Doté d’un budget colossal de 150 millions d’euros sur dix ans, ce plan vise à installer une hégémonie culturelle favorable aux droites radicales.
Les documents internes dévoilés par la presse montrent des priorités budgétaires claires pour influencer le débat public :
- 33 % des fonds dédiés à la lutte contre le « wokisme ».
- 30 % consacrés aux thématiques sur l’immigration.
- 12 % fléchés contre le socialisme.
L’objectif est simple : la victoire idéologique précède la victoire électorale. Stérin veut former des technocrates, financer des think tanks et saturer l’espace médiatique.
Un agenda politique au service du RN ?
L’ombre de Jordan Bardella plane sur ces manœuvres. Les équipes de Stérin revendiquent en interne une influence « réelle » sur le président du Rassemblement National. François Durvye, le bras droit de Stérin, a même participé à la rédaction du programme économique du RN pour les législatives de 2025.
L’ambition affichée est concrète : aider le RN à conquérir 300 mairies lors des élections municipales de 2026, dernière marche avant la présidentielle. En s’offrant Valeurs actuelles, Stérin offre à ce camp politique un organe de presse historique, capable de légitimer ses idées auprès d’un lectorat plus âgé et traditionnel, complémentaire à la force de frappe numérique de Cerfia.
Des zones d’ombre judiciaires
Cette expansion rapide ne se fait pas sans heurts. Le « système Stérin » intéresse la justice. Une enquête de la brigade financière de Marseille se penche sur des prêts suspects de 1,8 million d’euros accordés au RN. Convoqué à plusieurs reprises par une commission d’enquête parlementaire en mai 2025, le milliardaire a refusé de s’y présenter, invoquant des raisons de sécurité, une attitude dénoncée comme un « mépris » par les députés.








