Une institution ouverte 365 jours par an
Si vous passez par Nebbiuno, un village perché au-dessus du lac Majeur, vous trouverez le Bar Centrale ouvert. Toujours. Que ce soit Noël, Pâques ou un dimanche pluvieux de novembre, Anna Possi est derrière le comptoir. Née en novembre 1924, elle a commencé à travailler dans la restauration dès la fin de la Seconde Guerre mondiale dans les établissements de ses oncles, alors que l’Italie se relevait à peine du conflit.
C’est le 1er mai 1958 qu’elle inaugure son propre bar avec son mari. Depuis, la routine est immuable : ouverture à 7 heures du matin, fermeture à 19 heures (parfois plus tard l’été). Une endurance qui force le respect, d’autant qu’Anna vit seule depuis le décès de son époux en 1974. Si sa fille Cristina, 61 ans, habite l’appartement au-dessus et travaille à la mairie en face, c’est bien la centenaire qui gère la boutique. Et ne pensez pas qu’elle se ménage : elle coupe encore elle-même le bois pour alimenter le petit poêle du café.
Geek et puriste de l’espresso
Ne vous fiez pas à son âge canonique, Anna n’est pas restée bloquée dans les années 50. Si le jukebox et les tables de baby-foot ont disparu, la patronne, elle, s’est adaptée. Chaque matin, avant le rush des premiers clients, elle consulte les actualités et surveille même les marchés boursiers sur son ordinateur. Une curiosité intellectuelle qu’elle cite souvent comme l’un de ses moteurs.
Cependant, sur le café, on ne plaisante pas avec la tradition. Le Bar Centrale n’est pas un coffee shop de Brooklyn. Ici, pas de Latte Art en forme de cygne, de sirop de citrouille épicée ou de matcha. Anna sert du café italien, le vrai : serré, noir, efficace.
Elle fait toutefois preuve d’une tolérance rare pour une puriste italienne concernant le fameux « cappuccino de l’après-midi ». Alors que la tradition locale interdit formellement de boire du lait après 11h du matin, Anna balaye la polémique :
« Qui suis-je pour dire à mes invités quand ils doivent boire quel café ? »
Si un touriste veut son cappuccino à 16h, il l’aura. Sans jugement, mais avec l’expertise d’une main qui manie le percolateur depuis sept décennies.
Le secret de la longévité : le lien social
Au-delà de la caféine, qu’est-ce qui fait tenir Anna ? Les médecins chercheraient peut-être des explications génétiques, mais la principale intéressée a une réponse bien plus simple : les gens. Le Bar Centrale est devenu un lieu de pèlerinage pour les habitués comme pour les touristes curieux de rencontrer la légende locale.
Pour Anna, le travail n’est pas une contrainte, mais une thérapie contre la solitude. « Je ne veux pas être mélancolique. Je veux vivre, être parmi les gens », confie-t-elle. C’est cette interaction permanente, ce flux de nouvelles têtes et d’histoires partagées au comptoir qui la maintient en forme. Elle applique à la lettre un conseil qu’elle donne volontiers aux jeunes générations : « Choisissez un travail que vous aimez, et vous n’aurez jamais à regretter vos journées. »
Dimanche, c’est tarte aux pommes
Si vous comptez lui rendre visite, visez le dimanche. En plus de l’espresso parfait, Anna propose souvent une tarte aux pommes maison. C’est sa manière de maintenir la convivialité d’antan, celle d’une époque où le bar du village était le prolongement du salon. Entre deux services, elle a même installé un coin lecture pour que les clients échangent des livres.
Anna Possi nous rappelle que la modernité n’efface pas l’essentiel : la chaleur humaine d’un commerce de proximité et la passion du métier. Alors, la prochaine fois que vous vous plaindrez de votre lundi matin, pensez à Anna, qui a probablement déjà servi 50 cafés avant que votre réveil ne sonne.








